Comment sortir du déni

Comment sortir du déni

Interview accordée par Alice Miller à Borut Petrovic Jesenovec pour le magazine slovène ONA en juin 2005 – 2ème partie

Traduit par Catherine Barret

Les contes et les mythes sont très révélateurs de notre culture et de notre perception du monde. L’un des contes les plus connus, que les petits enfants ne peuvent manquer tôt ou tard de lire ou d’entendre, est l’histoire du Petit Chaperon rouge. Sur des milliers de contes, c’est précisément celui-là qui est le plus populaire. Qu’est-ce que cela révèle de l’attitude de notre culture envers les enfants ?

Ce conte nous dit qu’il est visiblement courant que les enfants soient pris pour victimes, qu’ils soient victimes des comportements parentaux. La mère envoie sa fille seule chez sa grand-mère, véritablement sans se soucier de l’exposer aux dangers de la forêt (le loup). Sans cela, elle ne se contenterait pas de mettre en garde sa fille, mais elle ne l’enverrait pas seule sur ce chemin.

L’interprétation « officielle » selon laquelle la mère du Petit Chaperon rouge a les meilleures intentions du monde et est pleine de sollicitude envers elle continue de me mettre en colère. Elle envoie sa petite fille dans une forêt dangereuse et lui explique que c’est un devoir moral, une tâche « honorable », puisque sa pauvre grand-mère est malade. Je ressens cette mère comme cruelle, méchante et même perverse. Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord avec vous. La mère devait bien savoir qu’il y avait des loups dans la forêt. Bien sûr, elle exhorte sa fille à ne pas s’écarter du chemin, mais elle ne la prépare pas au danger de façon appropriée, elle nie le danger. L’enfant fait donc confiance au loup, lui dit où habite sa grand-mère, et quand elle trouve le loup dans le lit et qu’il lui dit qu’il est sa grand-mère, elle le croit. Elle a déjà adopté le déni de la mère, elle partage son aveuglement et devient la victime naïve du loup. Cela représente symboliquement le père incestueux à qui, souvent, les mère livrent leurs filles. Ces mères protègent leur propre père en réprimant les souvenirs des abus de leur propre enfance, et c’est POUR CELA qu’elles restent aveugles au danger où se trouvent leurs filles.

Chaque fois que j’ai voulu parler d’aspects terribles de mon enfance, je me suis heurté à un rejet et on m’a expliqué que tout avait ses bons et ses mauvais côtés, qu’il fallait se concentrer sur les belles choses de la vie et adopter une attitude positive. Ce genre d’argumentation parvient à trouver des choses à valoriser jusque dans la maltraitance. Comment réagissez-vous à cette façon de tout relativiser ?

Cette façon de penser s’apprend surtout dans l’enfance, elle y est même nécessaire comme élément de notre stratégie de survie. Même un enfant qui grandit avec des parents très violents n’a pas envie de mourir, il doit donc absolument croire que ce qu’il est contraint de supporter n’est pas tout à fait réel. Et il y a bien sûr des instants où le père brutal paraît changer ? Par exemple, il vous emmène à la pêche et, pendant un moment, vous pouvez vous sentir aimé. Et si, ensuite, il se sert de vous comme d’un jouet ou comme objet de désir sexuel, vous pouvez encore échapper à la peur en faisant appel à de « bons » souvenirs comme cette partie de pêche. C’est de cette façon que l’on survit à son enfance, et la plupart des êtres humains s’efforcent de ne vivre qu’avec ces « bons » souvenirs, en réprimant les mauvais. Ce en quoi ils sont soutenus par les religions et par presque toutes les philosophies que je connais. Mais je pense qu’en tant qu’adultes, nous sommes capables de prendre les faits au sérieux et de les comprendre, et que cela ne nous met plus en danger de mort. Nous pouvons nous permettre de réaliser que nos parents, quelles que soient leurs raisons, ne nous aimaient pas lorsqu’ils faisaient si souvent de nous des victimes, sans se soucier de nos sentiments, de notre douleur, de notre avenir. Cette conscience nous aide à nous libérer des sentiments de culpabilité qui nous détruisent. En renvoyant ces actes à nos parents, nous nous libérons de ce qui nous pousse à les répéter avec nos propres enfants.

Comment définiriez-vous l’abus ?

Pour moi, l’abus signifie qu’on se sert d’un autre humain pour tout ce qu’on veut de lui, à partir du moment où on a la possibilité de le faire. On exige tout simplement des choses de l’autre sans lui demander son avis, sans égard pour sa volonté, ses besoins ou ses intérêts. On peut se permettre cela très facilement avec les enfants, parce qu’ils aiment leurs parents, qu’ils leur font confiance, et qu’ils ne peuvent pas se rendre compte qu’ils sont maltraités, que leur amour est exploité. C’est précisément quand ils ont été forcés dès le début d’ignorer leurs propres sentiments que les enfants perdent le plus leur réceptivité aux « signaux d’alerte ».
C’est ainsi par exemple qu’une petite fille va suivre dans la cave le voisin qui lui a promis du chocolat, même si elle ne se sent peut-être pas tout à fait à l’aise. Si, dès le début de sa vie, elle a appris que ses sentiments n’avaient pas d’importance et qu’il fallait obéir à n’importe quel adulte même si elle ressentait intérieurement une résistance, elle va suivre le voisin. Elle va se conduire comme le Petit Chaperon rouge du conte. Plus tard, elle souffrira peut-être toute sa vie dans ses relations avec les hommes, si elle n’a pas pu travailler sur cette expérience précoce. Mais si elle parvient à le faire, elle sera beaucoup moins en danger d’être victime d’un viol ou d’autres formes de violence ou de harcèlement.

Selon vous, combien d’être humains ont-ils été maltraités dans leur enfance ?

Il est difficile d’évaluer le nombre d’êtres humains qui n’ont pas été maltraités dans leur enfance. Je connais quelques personnes qui, enfants, n’ont pas été exploitées, qui étaient aimées et traitées avec sollicitude, qui avaient le droit le droit de vivre leurs vrais sentiments. Je les ai connues bébés et je vois aujourd’hui qu’elles sont capables de traiter leurs enfants avec le même respect que leurs propres parents avaient eu avec elles. Mais je ne connais pas beaucoup de gens dans ce cas. Je ne limite pas l’abus à l’aspect sexuel : j’inclus dans ce concept l’exploitation émotionnelle de l’enfant, ou l’exploitation de ses dons. Dans le monde entier, frapper les enfants est encore très largement considéré comme inoffensif et utile. Je crois qu’environ 90 % de la population a été maltraitée de cette façon à des degrés divers. On peut voir chaque jour à la télévision ce que font les gens qui ont été le plus durement maltraités, ceux qui sont dans le déni de leurs souffrances d’enfance, qui admirent et respectent leurs parents abusifs. Vous pouvez vérifier cela partout dans le monde, demander aux gens les plus cruels comment étaient leurs parents. Même le dictateur le plus brutal répondra la plupart du temps : Mes parents étaient des gens merveilleux. Ils voulaient ce qu’il y avait de mieux pour moi, mais j’étais obstiné.

Il est tout de même étonnant de voir combien de gens sont aveugles aux abus dont nous parlons en ce moment. Même lorsqu’on les met devant le fait évident qu’ils ont été maltraités, ils croient toujours au mythe des parents aimants, et ils continuent à commettre des abus sur leurs propres enfants ou sur ceux des autres. Comment peut-on les amener d’une manière efficace à ouvrir les yeux et à voir ce qu’ils font ? Est-ce possible, d’ailleurs ?

Je ne peux pas ouvrir les yeux des autres, ils les refermeraient très vite. Ils ne veulent pas voir la vérité, ou bien ils en ont peur, parce qu’il s’attendent toujours à être punis par leurs parents, ou par Dieu, qui représente les parents. Je peux seulement ouvrir mes propres yeux et dire ce que je vois. Il arrive parfois que cela encourage d’autres gens à ouvrir un oeil eux aussi, voire les deux. Ils sont souvent surpris alors de ne pas être punis, et même de se sentir soulagés, parce qu’ils cessent de se mentir à eux-mêmes.

Les gens préfèrent généralement nier qu’ils ont été maltraités. Interpréteriez-vous comme des preuves indubitables d’abus émotionnel ou physique l’asthme, les envies de suicide, les désordres alimentaires, la dépendance à l’alcool, aux drogues ou au tabac ?

Oui, en tant que déni de l’expérience vécue. Toutes ces maladies et ces dépendances sont des cris du corps qui ont besoin d’être entendues, parce qu’elles attirent l’attention sur une détresse précoce. Au lieu d’écouter le corps et d’essayer de comprendre ses appels au secours, beaucoup de gens préfèrent fuir, par exemple dans l’addiction.

Vous dites que le corps est sage, qu’on ne peut pas lui mentir. C’est une bonne nouvelle de savoir que nous pouvons nous libérer de symptômes physiques graves en écoutant notre corps. Mais quand nous nous efforçons de réprimer les besoins du corps et les souvenirs qui sont emmagasinés en lui, nous nous condamnons à vivre dans un enfer invisible. Tout peut avoir l’air parfait, mais nous sommes coupés de nos vrais sentiments, voués à une vie vaine et superficielle, et notre corps devient notre ennemi. Comment pouvons-nous nous réconcilier avec notre corps, qui recèle parfois en lui des vérités si effrayantes ?

Tout d’abord, il faut cesser de fuir la vérité. Il faut faire plusieurs fois l’expérience du fait que prendre conscience de notre vérité ne nous tue pas, mais peut nous procurer un soulagement. Si vous décidez de cesser de prendre des comprimés contre le mal de tête pour chercher quand ces maux apparaissent, ce qui s’est passé juste avant, vous aurez peut-être la chance de comprendre pourquoi votre corps, dans son langage muet, a besoin de ce mal de tête à ce moment précis. Si vous accordez toute votre attention à cet événement, vous comprendrez ce qui, en réalité, vous fait vous sentir aussi mal. Il se peut qu’une émotion douloureuse émerge à cette occasion, une émotion qui a besoin d’être ressentie consciemment. Et peut-être trouverez-vous ensuite une solution à vos douleurs. En tout cas, vous constaterez souvent avec surprise que le mal de tête disparaît, même sans médicaments. Quand vous aurez vécu deux ou trois fois cette disparition spontanée des symptômes, plus personne ne pourra vous convaincre que le mal de tête doit absolument être combattu par l’aspirine. En effet, la « drogue » vous empêche de vous comprendre vous-même. Or, cette compréhension peut être d’une importance capitale pour votre santé.

Pour comprendre le mécanisme du déni, il est essentiel de faire la différence entre émotion et sentiment. Pourquoi cette distinction est-elle si importante ?

Quand vous n’essayez plus de nier votre passé, vous devenez plus libre de faire confiance à vos émotions. Elles vous racontent votre histoire, souvent inconsciemment et souvent à travers les messages du corps. Votre raison peut apprendre à comprendre ces messages, et c’est ainsi que vous pouvez transformer les émotions en sentiments conscients. Connaître vos sentiments est ce qui vous protégera le mieux dans la vie. Si, au contraire, vous luttez contre vos sentiments, vous vous sentez constamment en danger, vous avez peur d’événements qui se sont passés il y a des dizaines d’années et qui ne sont plus aujourd’hui un danger réel.

L’enfant victime d’abus est obligé, pour survivre, de réprimer ce qu’il éprouve. Comment ce mécanisme de protection de la vie se transforme-t-il, plus tard, en un processus qui étouffe la vie ?

Ce mécanisme ne se transforme pas. Il reste le même, mais il n’est plus adapté aux circonstances du présent. En tant qu’adultes, nous n’avons plus besoin de ce processus. Nous pouvons nous en débarrasser. Si ce n’est pas le cas, le fait d’être adulte ne nous donne aucun avantage. Nous continuons de vivre comme des enfants dépendants. Si vous prenez l’avion, vous devrez mettre la ceinture de sécurité. Mais, quand vous serez descendu de l’avion et que vous marcherez sur la terre ferme, vous n’aurez évidemment plus besoin de cette ceinture. Simplement, vous ne vous en servirez pas. Mais la plupart des gens se comportent exactement comme s’ils gardaient sans nécessité, une fois à terre, ce qui, dans les airs, était une question de sécurité. Devenus adultes, ils persistent dans le déni de ce qui, enfants, leur a sauvé la vie. Ce qui était nécessaire ALORS les empêche AUJOURD’HUI de vivre.

Vous utilisez le concept de « pédagogie noire » qui, pour moi, désigne une éducation autoritaire. Une éducation « libérale » a-t-elle des effets comparables ?

Dans mon livre C’est pour ton bien (1981), je décris la façon dont les méthodes de la « pédagogie noire » produisent des enfants obéissants et soumis, et détruisent chez ces enfants la faculté naturelle d’empathie.

Ce qu’on a appelé dans la génération de Mai 68 « éducation antiautoritaire » a été dommageable et destructeur d’une autre manière. Souvent, cela signifiait qu’on négligeait complètement les besoins de protection et de communication des enfants. Et c’était aussi une forme d’exploitation de l’affection des enfants aux fins de l’idéologie des adultes. Cela a souvent conduit à des abus sexuels graves, sous couvert de la théorie freudienne de la sexualité infantile, et, chez les enfants, à une profonde confusion dans leur sentiment d’identité. Cependant, je ne crois pas que l’éducation « antiautoritaire » ait été aussi brutale que l’éducation autoritaire, qui, elle, a produit des millions d’esclaves dociles qui ont accepté de suivre Adolf Hitler.

Quand j’ai eu à préparer un bref résumé de votre dernier livre, j’ai écrit que vous y traitiez de l’abus contre « l’enfant doué ». On m’a alors prié d’éviter d’employer le mot « abus », parce qu’il était trop agressif, brutal, repoussant. A la place, je devais écrire que vos livres parlaient des parents qui ne comprenaient pas leurs enfants, ou qui les négligeaient.

Il est très courant que l’on soit accusé d’être agressif lorsqu’on appelle les choses par leur nom au lieu d’employer des euphémismes. Partout, on préfère masquer la brutalité des parents et s’en prendre plutôt à ceux qui dénoncent publiquement cette « éducation » brutale. Parce que nous avons appris très tôt à nous conduire de cette façon, nous n’avons souvent pas le courage d’y renoncer et nous nous laissons vite intimider.

Vous avez écrit : « Les traumatismes emmagasinés dans notre cerveau mais niés par notre conscience affectent toujours la génération suivante. » Pouvez-vous décrire ce processus ? Un enfant est-il forcé de perdre son innocence simplement parce qu’il a été conçu par des parents qui nient leurs traumatismes ?

Oui, malheureusement, les miracles sont très rares. Si des parents disent : « Les coups que j’ai reçus dans mon enfance ne m’ont pas fait de mal », ils feront la même chose avec leurs enfants sans plus réfléchir. Mais s’ils sont capables de voir que la façon dont ils ont été traités par leurs parents a mutilé leur vie, ils essaieront d’éviter ce sort à leurs enfants, ils chercheront des informations et ne voudront plus se laisser bloquer par le déni et l’ignorance.

Je constate souvent que beaucoup de gens réagissent d’une manière franchement allergique en présence d’un enfant qui se conduit comme un véritable enfant, qui n’a pas été affecté par des abus et des sentiments de culpabilité. Ils ne peuvent pas supporter cela. Ils défendent l’idée que tout enfant doit être « socialisé » dès que possible, qu’il doit par exemple aller à l’école maternelle pour apprendre un comportement adapté et normalisé. Ils prêchent les vertus de la socialisation comme s’il s’agissait d’une cause « sacrée ». Je trouve qu’il y a dans ce domaine une énorme pression sociale. Mais, dans ce système, la socialisation est souvent aussi synonyme d’adaptation à la cruauté. Pourquoi ces gens ne supportent-ils pas qu’un enfant soit naturel et vivant, pourquoi considèrent-ils même cela comme un « péché » et essaient-ils par tous les moyens de mutiler sa personnalité afin qu’il devienne comme eux ?

Parce que la créativité et la vitalité d’un enfant peut réveiller chez les parents, ou chez d’autres adultes, la souffrance qu’ils ont connue quand leur propre vitalité d’enfants a été étouffée. Ils ont peur de ressentir cette douleur, et ils font donc tout ce qu’ils peuvent imaginer pour éviter ces déclencheurs. En insistant pour que l’enfant obéisse, ils tuent ce qu’il y a de vivant en lui, ils font de lui une victime, comme on a fait autrefois avec eux. C’est pour cette raison qu’ils faut absolument les informer. C’est pour cela que nous faisons cet entretien. La plupart des parents ne veulent pas faire de mal à leur enfant, cela se fait automatiquement, par la répétition de ce qu’ils ont appris dans leur enfance. Nous pouvons les aider à mettre fin à leur attitude destructrice en leur expliquant pourquoi elle l’est effectivement. De cette façon, ils pourront en prendre conscience et ils auront le choix.