Analyser le monde et les personnes

Analyser le monde et les personnes
Thursday 19 April 2007

Bonjour,
et d’abord, merci de votre disponibilité, puisque vous permettez à vos lecteurs de s’adresser à vous. J’ai 20 ans, je fais de la philosophie et du droit, j’ai toujours cherché à analyser le monde et les personnes, et je prends chaque jour davantage conscience de qui je suis. Néanmoins je ne peux pas consulter de spécialiste car mes parents y voient un nombrilisme inutile et je n’ai personnellement pas les moyens financiers. Ils sont assez intellectuels, très profondément catholiques, et je suis la seule de notre famille, dernière des 6 enfants, à ne pas partager cette foi.
J’ai toujours été une bonne élève, mauvaise dans les disciplines scientifiques et douée dans les disciplines littéraires. J’ai toujours crû très fortement en l’importance du travail; j’ai donc toujours souffert de sentir que je ne travaillais pas assez, j’étais perfectionniste et attachée aux résultats. En classe de CM2 j’ai falsifié mon bulletin scolaire, inscrivant un 19 à la place d’un 9, en mathématiques. J’ai beaucoup travaillé pour le bac, à partir de la terminale je suis devenue très obsédée par le travail, la connaissance, l’excellence. Je pensais sincèrement, quand j’étais en hypokhagne, que mieux valait savoir faire la meilleure dissertation sur tel ou tel sujet littéraire, qu’être heureuse ou satisfaite. Ma mère n’a jamais exercé de profession, elle nous a élevé, et a gardé une très forte amertume. Mon père a toujours détesté son travail, il nous a toujours dit qu’il était très intelligent et très paresseux, il a été frustré d’échouer à polytechnique, il trouve toujours tout le monde stupide, il est féru de lectures théologiques, sur les prophéties, la vie après la mort. Je me suis progressiement libérée de cette vision du travail, mais aujourd’hui, ayant perdu la peur de ne pas être aimable et valable si je n’étais pas la meilleure, j’ai perdu mon moteur pour travailler, donc j’ai du mal à me concentrer, et je pense que, tous les problèmes étant liés, c’est parce que je n’ai pas résolu mon problème fondamental que je n’ai pas résolu celui-ci.
Je suis désolée de m’épancher ainsi, j’espère que vous me lisez toujours !!
Mon père et ma mère se sont rencontrés quand ma mère avait à peine 17 ans, et mon père 4 ans de plus. C’est ma mère qui a toujours pris les initiatives. Mon père était un veule teinté de jansénisme, voyant de devoir, de l’engagement, de la vertu et du péché à tous les coins de rue. A l’époque, il intégrait une école d’ingénieur, employant son temps à se moquer de l’école dans laquelle il était, buvant des bières et s’ennuyant beaucoup. Il était donc tout sauf heureux et mûr. J’ai trouvé leur correspondance de l’année où mon père faisait son service militaire. Il est flagrant qu’il n’avait aucun désir de poursuivre la relation. Mais ma mère visiblement avait confiance et lui pardonnait aisément ses réponses en deux mots, son absence totale d’affection ou d’égards. Elle était de nature confiante apparemment – je ne l’ai jamais connu comme cela car je l’ai connue aigrie et désillusionnée-. Elle n’a jamais été choisie, aimée, désirée de mon père. C’est la chose la plus atroce que j’ai jamais réalisé. Mon père, il y a quelques années, lors d’une dispute, a dit que ce mariage était absurde, qu’il devrait être annulé parce que véritablement lui le considérait comme nul et non avenu, que le premier jour du mariage, puisque qu’il n’avait pas réussi avant, il aurait dû partir. Je comprends maintenant pourquoi la plus grande peur de maman est que nous soyons sans cesse et pour tout déçus, pourquoi son projet le plus palpable pour nous est que nous ayons une autonomie financière, pourquoi elle est encore midinette devant les hommes, pourquoi elle est immédiatement agressive quand à la télévision est filmé un baiser ou une marque d’amour, pourquoi elle tourne tout en dérision. Mais globalement elle a l’air heureuse, elle a réussit beaucoup de choses, nous l’aimons. Mais son couple est un échec incroyable. Mon père n’a absolument jamais été ni un père ni un époux. Ni un ami pour personne, ni une bon travailleur, ni rien. Il est seulement un homme objectif, abstrait, rationnel, et chrétien. Je ne peux pas regarder ou toucher mon père. Quand, très très rarement, les circonstances nous obligent à nous embrasser, j’y pense bien deux semaines à l’avance et c’est un moment affreux.
Je cherche à mettre des mots nets sur tout ca, et surtout, à m’en libérer réellement.
Pouvez vous m’aider? Avez vous des lectures à me conseiller?
Je vous remercie mille fois à l’avance,
I.
Réponse de Brigitte:

Vous dites que vous cherchez à analyser le monde et les personnes et de la même façon vous parlez beaucoup des symptômes de vos parents, mais vous dans tout ça, où êtes-vous? De quoi souffrez-vous?BO

merci de votre réponse
à vrai dire, me sentant un peu longue sur l’exposé du contexte, j’ai préféré écourter mon mail -merci de l’avoir lu-
Je souffre de croire que l’amour est une chose abstraite qui n’existe pas et qui est toujours fausse si elle n’est désincarnée. Je suis incapable de répondre positivement aux hommes qui cherchent à m’aimer. Et je pense que ce blocage, que je ne retrouve chez personne de ma connaissance, vient du fait que je n’ai jamais observé d’amour chez moi ni à mon égard ni entre frères et seours ni dans le couple parental. Si une situation devient intime, je la repousse immédiatement. J’ai du mal à concevoir que je puisse être une des deux personnes composant un couple. En fait je ne m’identifie pas aux gens en couple, j’ai l’impression d’être d’une autre nature, je ne peux pas me projeter amoureuse et aimée. Voilà, j’ai une banale difficulté à vivre l’amour, mais j’ai l’impression que mon blocage est très singulier ! J’espère que j’ai été plus claire!! Merci à l’avance!
I

Réponse de Brigitte:
Vous parlez de la réussite de votre mère et du fait que vous l’aimez dans votre premier courrier, ce qui est paradoxal puisque vous souffrez justement de ne pas pouvoir identifier la substance de l’amour. Peut être que cet amour que vous avez pour elle est fait de grande confusion ce qui vous empêche aujourd’hui d’établir de véritables liens dans vos relations amoureuses. En regardant de quoi est fait l’amour que vous avez pour votre mère, vous comprendrez sans doute ce qui vous retiens avec les hommes qui cherchent à vous aimer. BO